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Qu’en sera-t-il après la défaite de «Daech»?
Publié(e) par Ministre Plénipotentiaire / Abdul Majeed bin Abdul Rahman Al Babtain
Ministre Plénipotentiaire/ Abdul Majeed bin Abdul Rahman Al Babtain.  

Les organisations et groupes violents qui adoptent une idéologie extrémiste ont presque tous la même fin de cycle de vie. Et même si les détails, les causes, les circonstances et le cadre géographique de la fin de chaque étape de ce cycle de vie varient d’une organisation à une autre, les phases de dislocation ou de recul présentent généralement la même configuration idéologique, structurelle et méthodologique, tout comme la phase de l’après défaite, qui est habituellement marquée par des tentatives de résistance ou de réorganisation.

Nous avons délibérément choisi, au début de cet article, d’employer l’expression «fin de cycle de vie», car au vu des données factuelles et historiques, il serait incongru de qualifier ce que les principales organisations terroristes ont subi et continuent de subir comme étant une « fin » définitive. Il s’agit plutôt de la fin d’une phase, comme nous le démontrerons dans ce qui suit.

Les organisations, objet de cette étude:

L'article porte sur l’étude des principales organisations terroristes contemporaines, qui constituent le paysage terroriste tant idéologiquement que sur le terrain, et que nous appellerons les «organisations majeures».

  1. Le groupe du «Jihad Islamique Égyptien»: son émergence remonte à 1964, et bien qu’il soit un groupe local, il est considéré, du point de vue de la théorisation et des origines idéologiques, comme une référence au courant djihadiste violent de l’époque contemporaine.
  2. L’organisation «Al-Qaïda»: elle fut fondée en 1988, mais l’appellation «Organisation de la Base du Djihad» ne fut communément adoptée par cette organisation qu’en 1988 seulement. En effet, après la phase du premier groupement sous les noms du «Maktab al-Khadamat» et «Maktab Khadamat al-Mujahidin al-Arab», (également connu sous le nom de Bureau afghan), (littéralement en français «le Bureau de Services»), il s’est ensuite exprimé en 1988 sous le nom d’«Al-Qaïda», alors que la vocation mondiale de cette organisation ne s’était pas encore déclarée et que ses plans expansionnistes demeuraient encore pour la plupart secrets.
  3. L’organisation de «Daech»: la première structure organisationnelle de ce groupe remonte au «Groupe Tawheed et Djihad» (en arabe, «Jamaat Al-Tawhid Wal-Djihad») (abrégé en MUJAO, littéralement en français «Mouvement Unicité et Djihad»), fondé par Al-Zarqawi en 2003; puis en 2004, ce dernier, après avoir prêté serment d’allégeance à Al-Qaïda, a changé le nom du groupe, devenu désormais «l’Organisation de la Base (Qaïda) du Djihad en Mésopotamie», en 2006. Ensuite, l’organisation s’est alliée avec d’autres conglomérats réunis sous le nom d’«État Islamique d’Irak». Enfin, en 2013, l’organisation terroriste a proclamé la création d’un «État Islamique en Irak et au Levant», désigné par l’acronyme arabe «Daech» sous sa forme actuelle, pour devenir plus tard, c’est-à-dire en 2014, «l’État Islamique» (abrégé en EI) par la proclamation du rétablissement du projet du califat.

La chronologie historique est, à cet égard, particulièrement importante pour appréhender les différentes étapes de l’évolution de la structure organisationnelle des principales organisations avant qu’elles n’arrivent à maturité et ne deviennent puissantes. D’ailleurs, les étapes de formation de ces organisations sont presque toujours identiques.

Ce sont ces organisations qui ont défini le visage du mouvement djihadiste déviant, et elles sont toutes le fruit de l’évolution préalable de groupes, d’initiatives et de cellules qui ont acquis de la maturité idéologiquement et sur le terrain pour enfin s’imposer en tant qu’organisations bien structurées. Et bien qu’elles aient une relation de filiation idéologique et que leurs mécanismes organisationnels soient similaires, des divergences les opposent sur des questions de fond et d’autres questions périphériques. Il est aussi possible de les classer dans la même catégorie surtout qu’elles entretiennent une relation de filiation en matière de contenus cognitifs et conceptuels et qu’elles sont étroitement liées par la poursuite des mêmes objectifs globaux, à tel point que nous pouvons les qualifier comme étant une version actualisée des mouvances violentes et de l’idéologie terroriste qui font mauvais usage du slogan du «djihad».

Ces trois organisations peuvent servir d’échantillons d’étude, vu qu’elles adoptent des outils et des méthodes similaires et obéissent à un modus operandi unique au sein de l’organisation.

Intérêt du présent article:

"Le regard prospectif porté sur la nature de ces organisations contribue grandement à établir des stratégies de lutte et à mettre en place des solutions susceptibles d’entraver leur reconstitution et d’empêcher leur redéploiement, tout en permettant d’appréhender de manière «proactive» les voies de l’extrémisme et du terrorisme" Nous assistons aujourd’hui à la fin imminente d’une phase de vie de l’organisation la plus notoire et la plus virulente, en l’occurrence «Daech»: en effet, cette organisation a pratiquement perdu toutes ses capitales, la totalité de ses fiefs et près de 96% des territoires qu’elle contrôlait en Syrie et en Irak. Cette chute requiert un diagnostic et une lecture prospective de la prochaine étape, basée sur des données empiriques, rationnelles et structurelles, et sur une approche comparative portant sur les organisations apparentées, car le regard prospectif porté sur la nature de ces organisations contribue grandement à établir des stratégies de lutte et à mettre en place des solutions susceptibles d’entraver leur reconstitution et d’empêcher leur redéploiement. Par ailleurs, une compréhension plus approfondie de la dynamique générale des organisations nous permettrait d’appréhender de manière «proactive» les voies de l’extrémisme et du terrorisme.

La fin d’une phase dans le cycle de vie des organisations:

Après la phase ascendante et le stade de «maturité» opérationnelle et idéologique des organisations terroristes, survient la phase de fragmentation, de déclin et de recul, et ce, pour plusieurs raisons, dont les plus importantes sont les suivantes:

1- Décadence et expansion: Toutes les organisations susmentionnées ont un objectif d’expansions territoriale et idéologique. Elles sont en effet animées par un désir irrépressible et une volonté avide de s’étendre davantage, notamment pendant la phase de maturité car elles ont l’impression d’être toute puissantes et elles sont grisées par leur soi-disant victoire. Cette expansion géographique, territoriale et idéologique constitue l'une des raisons de leur affaiblissement et de leur passage dans la phase de décadence, car elle entraîne la prolifération des problèmes internes, l’éclatement et les divisions et occasionne aussi des différends et des conflits sur des questions d’ordre méthodologique et organisationnel.

Ainsi, la nébuleuse Al-Qaïda a manifesté une volonté avide d’implanter des filiales disséminées dans le monde entier et d’attirer de plus en plus de chefs opérationnels et idéologiques et de recrues, ce qui a compliqué le rôle de suivi et de contrôle du commandement central. Et suite, à l’exécution d’Oussama ben Laden, en 2011, des failles ont ainsi été mises à nu et quelques filiales et groupuscules ont monopolisé le pouvoir, de sorte que le commandement central s’est affaibli au point de perdre le contrôle sur l’organisation. De plus, les dissidences et les infiltrations se sont multipliées au sein de l’organisation, au point que des branches affiliées, telles qu’«Ansar al-Charia» au Yémen, ont réussi à éclipser et supplanter l’organisation mère.

Il en fut de même de leur prédécesseur, à savoir l’organisation du Jihad qui a connu ce même sort avant Al-Qaïda, bien que l’expansion et la décadence de cette organisation soient principalement d’ordre idéologique et opérationnel, étant donné qu’elle n’a réussi à se répandre géographiquement qu’après la fin de cette phase, et c’était une expansion qui a pris la forme d’un déploiement de ses membres et dirigeants.

Le même scénario se reproduit avec Daech, entrainant ainsi son effondrement suite à la perte de ses principaux fiefs et de sa machine de propagande médiatique et électronique après une longue période de fluctuations.

2- L’intervention massive des États: La puissance des organisations terroristes, leurs activités, leur élan de conquêtes territoriales et de victoires économiques et idéologiques, ainsi que les dommages significatifs encourus par les États, ont requis une intervention plus globale, plus précise, ciblée et encore plus massive que lors des étapes précédentes dans la lutte contre les organisations terroristes, surtout en contexte de stabilité politique et institutionnelle: en effet, il est établi que ces organisations deviennent plus actives et gagnent en puissance dans les zones les plus instables alors qu’en contexte de stabilité, elles tendent à s’affaiblir et à perdre du terrain.

Aussi, quand l’État a resserré l’étau autour du groupe du Jihad et qu’il a mené un combat sans merci contre lui, ce groupe a ainsi été contraint de battre en retraite et d’entrer dans une phase de repli et de déclin, et ce, nonobstant les pertes subies par l’État, qui a su surmonter la crise grâce à la stabilité de ses institutions.

Il en fut de même pour la nébuleuse Al-Qaïda dans les zones où elle sévit, bien que l’organisation ait pu tirer profit des enseignements des revers essuyés par le «Jihad» et qu’elle ait essayé de résister dans des pays stables, mais pas pour longtemps. La filiale «Al-Qaïda au pays des Deux Saintes Mosquées», par exemple, était hautement bien considérée et bénéficiait d’un statut de premier plan au sein d’Al-Qaïda central et auprès de ses hauts dirigeants, pour son rôle phare concernant les ambitions et les agendas expansionnistes de l’organisation ainsi que son essor idéologique. Mais c’était sans compter sur la forte détermination de l’Arabie Saoudite qui a réussi non seulement à démanteler ce réseau, mais aussi à le contraindre à opérer des transformations structurelles profondes au point de l’amener en 2009 à changer de nom, qui devient désormais «Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique» (abrégé en AQPA), à se décentraliser et se replier hors de l’Arabie Saoudite. Ainsi, après de violents combats menés sans aucun répit depuis 2003 contre cette branche, toutes ses places fortes ont été éradiquées du territoire saoudien.

Et c’est ce que «Daech» est en train de subir actuellement en Irak, en Libye et à Marawi, aux Philippines, par la perte de contrôle sur ses fiefs et par son effondrement sur le terrain, le contraignant ainsi à changer de stratégie.

"Lorsque les sociétés se réveillent et connaissant des sursauts de lucidité, elles découvrent le vrai visage de ces organisations. Celles-ci perdront alors le soutien et la sympathie de la population et seront acculées et traquées un peu partout" 3- La prise de conscience de la société: Le soutien et la sympathie des masses constituent le havre et l’incubateur le plus important des organisations terroristes, qui seront acculées, traquées un peu partout et condamnées à entrer en phase de déplacement, de fuite et de fugitivité si elles en viennent à perdre cet atout majeur. Il s’ensuivra également une diminution du nombre des recrues, des sympathisants et des partisans. Cela ne se produit que si l’organisation terroriste ose des attaques contre les civils et les agents de sécurité ordinaires - les gardes des bâtiments et des postes de contrôle. En effet, les sociétés se réveillent et ne découvrent le vrai visage de ces organisations que lorsqu’elles frôlent le danger: c’est ainsi qu’elles prennent pleinement conscience de l’ampleur des pertes qu’elles ont subies, notamment la perte de leurs jeunes qui se sont ralliés à ces organisations et qui s’érigent en ennemis de leur propre pays.

Al-Qaïda, ayant pris conscience de tout ce que cela implique, a lancé un appel à ses filiales, leur interdisant de mener des attentats susceptibles d’entraîner à la colère sociale, mais il était déjà trop tard vu que les filiales ont échappé au contrôle de l’organisation centrale.

Au-delà de la fin d’une phase dans le cycle de vie des organisations terroristes:

Ces organisations n’ont pas choisi d’entrer de bon gré dans cette phase, mais elles s’efforcent, par instinct de survie, de s’adapter à leur environnement, de changer et de rectifier leur stratégie. Cette phase est ainsi qualifiée de «retrait tactique» par la majorité des dirigeants de cette organisation. Ces transformations et retrait prendront les formes suivantes:

  1. La dispersion et décentralisation à l’échelle mondiale, à travers de petites cellules, la création de nouveaux groupes, l’instauration de liens sociaux et la constitution de nouvelles extensions secrètes.
  2. Le renforcement de certaines branches, en particulier celles qui sévissent dans les zones tribales ou de conflits.
  3. La fusion sous la bannière d’autres groupes, ce qui ne nécessite pas l’existence de parentés idéologiques, étant donné qu’à ce stade, le plus urgent ce sont l’affiliation et la couverture que leur assurent ces groupes. Cette tendance est plus courante chez les individus et chez les groupes ethniques soudés.
  4. La réorganisation et reconstitution en se ralliant à d’autres groupes ou entités. Le groupe du Jihad, par exemple, a tout mis en œuvre pour la construction d’une nouvelle composante, dont est issue Al-Qaïda. Al-Qaïda a fait de même, à travers sa branche en Irak et en Syrie, donnant ainsi naissance à «Daech» et au «Front al-Nosra» (ou «Jabhat al-Nosra» en arabe). Cette reconstitution implique l’émergence de nouveaux dirigeants ayant souvent leur propre agenda.
  5. L’alliance avec des États et des régimes «soutenant le terrorisme», visant à assurer la protection des dirigeants terroristes et leurs familles et à préserver le capital humain de ces organisations, comme ce fut le cas pour Al-Qaïda avec le régime iranien, qui avait assuré protection et abri aux chefs d’Al-Qaïda, allant même jusqu’à mettre en place des camps d’entraînement dédiés à ces terroristes et prendre part aux entrainements tout en leur prodiguant les soins nécessaires.

"Il importe de ne pas permettre aux organisations terroristes de choisir la fin de leurs phases de vie, mais de les contraindre à emprunter des voies susceptibles de limiter leur formation et leur propagation et d’empêcher le recyclage de leurs idéologie et stratégie" Toutes ces réorganisations et reconstitutions nous incitent à adopter l’expression «la fin d’une phase», car il s'agit d’un processus de transition et de changement qui a une durée de vie bien déterminée, suite à laquelle il peut renaître sous une nouvelle forme. Cela incite à intervenir et à «barrer la route» à ces organisations, notamment à «Daech», et à les empêcher de prendre de l’élan et d’aller jusqu’au bout de chaque phase. Il importe donc de ne pas permettre aux organisations terroristes de choisir la fin de leurs phases de vie, mais de les contraindre à emprunter des voies susceptibles de limiter leur formation et leur propagation et d’empêcher le recyclage de leurs idéologie et stratégie.

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